Histoire d’un soldat, Jules LOXHAY, classe 1938

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1.   Le service militaire

Le 20 mars 1937, j'ai reçu l’ordre de comparaître devant le bureau de recrutement.

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Le jour venu, je m'y suis présenté. On m'a examiné, toisé et pesé.

Je suis en bonne santé, je n'ai pas les pieds plats, je mesure 1,78 m et je pèse 69 kg.

On a pris bonne note des études que j'ai faites, du métier que j'exerce et on m'a demandé vers quels régiments allaient mes préférences ; j'ai cité dans l'ordre : le 14ème de Ligne, le 1er Lanciers et le Régiment de Forteresse.

Dans toutes ces unités, on fait 17 mois; celles où le service est de 12 mois sont réservées aux miliciens dont un frère a déjà servi.

Trois semaines plus tard, j’ai été avisé que j’étais bon pour le service.

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Le 22 décembre, j’ai reçu notification de mon affectation et de la date de mon entrée sous les drapeaux.

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Au jour dit, mon père m’a accompagné jusqu’à la caserne. J’ai reçu ses dernières instructions et nous nous sommes quittés.

Un dernier signe de la main, puis, sous le regard amusé de la sentinelle, j'ai pénétré dans le couloir d'entrée au-dessus duquel on lit une devise gravée dans la pierre par les Hollandais qui bâtirent le fort : NIHIL INTENTATUM RELINQUIT VIRTUS (traduction libre : le courage peut tout oser).

Le sergent de garde m'a arrêté. Je lui ai présenté ma convocation et il m'a indiqué où je devais me rendre. Je venais d'abandonner ma vie civile pour une longue période.

On m'a montré ma chambre et désigné mon lit. J'ai fait la connaissance de mes compagnons de chambrée : j'ai retrouvé Julien, un petit cousin, et Hubert, le gardien de but du R.F.C. Bressoux; j'apprends que Georges et Lucien sont de Liège, Henri de Herstal, Jean de Waremme et que le reste est Bruxellois, sauf un Flamand qui vient pour apprendre le français. Nous sommes 15, plus le caporal Sergeïv, de la classe 37, qui sera notre chef de chambrée.

Nous avons à peine eu le temps de déposer nos valises, qu'avec ceux des chambres voisines, nous sommes appelés pour le premier rassemblement.

Le commandant de compagnie vient nous dire quelques mots : il nous informe que nous serons une compagnie de mitrailleurs, il espère que nous serons de bons soldats et qu'il pourra être fier de nous, puis il nous laisse aux bons soins d'un sous-officier qui nous donne des explications sur ce qui nous attend dans l'immédiat et dans les jours qui viennent.

Il y a plus d'une heure que nous sommes sur place quand, près de moi, quelqu'un part la tête en avant et s'écroule évanoui.

Finalement, nous pouvons regagner nos chambrées qui se trouvent au deuxième étage, à l'extrémité de l'aile droite de la caserne. Ma chambre donne sur l'arrière des bâtiments; elle est juste à l'aplomb du passage qui traverse ceux-ci. Il y a 7 lits du côté gauche, un entre les deux fenêtres et 8 du côté droit. La porte d'entrée est percée au centre du mur de 2,50 m de haut qui sépare la chambre du couloir central; ce mur est prolongé par un treillis qui va jusqu'au plafond.

L'espace entre les 2 rangées de lits est occupé par : le râtelier d'armes, le poêle en fonte, le bac à charbon, la table et les deux bancs. Une cassette en bois, accrochée au mur à la tête de chaque lit, complète le mobilier.

Le caporal nous conduit chez le fourrier, au troisième étage, pour y recevoir notre équipement qui consistera en :

Notons qu'après quelques mois, le masque à gaz sera remplacé par un autre en caoutchouc souple et que nous échangerons notre carabine contre le fusil modèle 1936 ou, pour ce qui concerne les servants de la mitrailleuse, contre un pistolet G.P. 9 mm, avec une gaine contenant une crosse.

Il faut également signaler que la plupart des soldats s'achèteront un ceinturon et un bonnet de police "de fantaisie". La floche du bonnet réglementaire pend jusqu'au bord de celui-ci, tandis que celle du bonnet de fantaisie pend plus bas, mais, le plus souvent, elle est, d'un coup sec de la tête vers l'arrière, projetée sur le dessus du bonnet où elle reste couchée.

Histoire du bonnet de police

L'histoire du bonnet de police est en fait l'histoire du bonnet de nuit.

Aux XVIIe-XVIIIe siècles, les troupes étaient coiffées de bicornes, de tricornes et de nombreuses autres coiffures assez peu pratiques. Comme elles étaient fabriquées sur le même gabarit, il fallait les ajuster au tour de tête à l'aide d'un ruban ou d'un cordon, qu'on serrait plus ou moins selon les besoins. C'est d'ailleurs l'origine des rubans de nos chapeaux actuels, rubans qui ne sont plus là que pour la décoration. Les militaires avaient également, dans leur équipement, un bonnet de nuit comme tout le monde d'ailleurs à ces époques-là.

 

Le bonnet de police avait la forme d'un cône assez allongé, muni à son sommet d'un cordon auquel était attaché un pompon.

Le service au quartier, les corvées et autres besognes, ainsi que la salle de police rendaient le port de la coiffure réglementaire assez désagréable, aussi, pour se faciliter les choses, les soldats portaient le bonnet de nuit.

 

Mais ce bonnet avait aussi ses inconvénients : généralement trop grand, il glissait sur le front et la partie flottante retombait souvent sur les yeux. Alors, nos trouffions imaginèrent de replier le bord du susdit bonnet et d'y coincer, à droite, la pointe du cône en laissant librement flotter le pompon.

 

Puis un jour, par coquetterie sans doute, ils découpèrent un cran sur le devant du repli et y firent passer le pompon. Les officiers trouvèrent l'idée originale et firent modifier quelque peu la nouvelle coiffure : le rebord du bonnet fut fait d'une sorte de tissu, le cône d'un autre tissu aux couleurs du régiment, et soutaché d'autres couleurs, puisque, à cette époque, tous les uniformes comportaient deux couleurs suivant l'arme.

 

On raccourcit un peu l'ensemble et le bonnet de police était né.

 

Sur le bonnet de police qui fut porté jusqu'en 1940, on trouvait les couleurs de l'arme : la floche avec la couleur principale et le liséré avec la couleur secondaire. Ainsi, l’infanterie dont l’écusson de col était rouge bordé de bleu avait une floche rouge et un liséré bleu.

 

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Fantassin en tenue de campagne avec fusil Mauser M89 Fantassin en tenue de campagne avec fusil Mauser M89 Toile de tente utilisée comme imperméable
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Equipement réglementaire du fantassin Fusil Mauser Mod 35 Masque à gaz Mod 24
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Sachet de pansements Fusil Mauser 36 Nécessaire à coudre
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Boîte à biscuits en aluminium Baïonnette-épée Mod 16 modifiée 35 pour fusils Mod 35 et 36 Bassin de toile

Après avoir reçu notre équipement, nous avons dû apprendre comment le ranger, et le caporal nous a donné les explications nécessaires :

On nous a également montré comment nous devrions, chaque matin, arranger nos fournitures de couchage :

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On peut s’asseoir sur son lit, mais il est défendu de s’appuyer contre les fournitures.

Avant de nous laisser sortir, on nous a appris à reconnaître les grades et à saluer nos supérieurs.

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Grades

Insignes

 

Caporal

Sergent

1er sergent

1er sergent-major

 

Adjudant

Adjudant-chef

Sous-lieutenant

Lieutenant

Capitaine

Capitaine-commandant

Major

Lieutenant-colonel

Colonel

Général-major

Lieutenant-général

a) sur le bas des manches

    2 galons de laine rouge

    1 galon argent

    2 galons argent

    3 galons argent

b) sur les écussons du col

    1 étoile argent

    1 étoile et une fine barrette argent

    1 étoile or

    2 étoiles or

    3 étoiles or

    3 étoiles et une fine barrette or

    1 barrette et une étoile or

    1 barrette et deux étoiles or

    1 barrette et 3 étoiles or

    2 barrettes et 2 étoiles or

    2 barrettes et 3 étoiles or

Après une semaine, nous avons enfin la permission de quitter le quartier.

Nous en profitons pour ramener chez nous nos vêtements civils.

Sanglés dans nos uniformes, nous sentons confusément qu'une nouvelle mutation s'opère en nous. Tout comme la mise au travail nous avait fait passer de l'enfance à l'adolescence, le service militaire va transformer en adultes les adolescents que nous sommes encore.

Mes parents, mes frères et mes copains posent des tas de questions : qu'est-ce qu'on mange ? Qu'est-ce qu'on fait ? Les chefs sont-ils gentils ? etc, etc.

En ce qui concerne la nourriture, je leur dit que : le pain est bon, la soupe ne vaut pas celle de maman, les pommes de terre me donnent le brûlant, la rata (patates, fèves et viande mélangées) n'est pas si mauvaise que ça, la viande et la sauce ont un goût neutre et les légumes ne me laisseront pas un souvenir impérissable.

Je leur apprends que j'appartiens à la 12e compagnie, IIIe bataillon du 14e régiment de ligne. Le régiment est commandé par le colonel LAMBERT, le bataillon, par le major GUERIN et la compagnie par le commandant B.E.M. THOUMSIN (qui est fort sévère). Notre instructeur est le 1er sergent ALBRECHT (qui est plutôt "vache") et nos chefs de sections sont les sergents CHARTOTTEAUX, COLIN, LAMBERT et MERVEILLE.

Je leur explique que nos journées se déroulent selon un rite bien établi :

0600 hr : réveil et appel au pied du lit, débarbouillage, déjeuner, corvées

0730 hr : rassemblement

0800 hr : exercices ou théorie

1200 hr : dîner, repos, corvées

1400 hr : exercices ou théorie

1800 hr : souper, quartier libre

2200 hr : appel au pied du lit

2230 hr : couvre-feu.

Les différentes corvées sont exécutées à tour de rôle ou par les punis.

Il y a :

En outre, il y a : les piquets (le soir) et les gardes (24 hr).

Si on échappe à ces différentes contraintes, on a quartier libre de 18 à 22 hr (parfois minuit), et chaque mois, on bénéficie d'un à quelques jours de congé.

En plus nous avons droit à une solde qui s'élève à 0,30 f par jour.

Les manquements à la discipline sont sanctionnés par des punitions dont l'importance varie avec la gravité de la faute. Ainsi, on aura :

La vie à la Chartreuse est rythmée par les sonneries de clairon (pour l'infanterie et le génie) ou de trompette (artillerie et garde-frontières).

Il y a :

Le réveil et le couvre-feu sont joués par l'unité qui assure la garde du jour. Les autres sonneries sont faites par les différents régiments et sont précédées de l'indicatif de l'unité concernée.

Et le temps a passé. Nous avons reçu "les piqûres".

Nous avons été entraînés :

mais nous n'avons fait que très peu de sport : course à pied et natation.

Régulièrement, nous avons eu droit à l'inspection :

Après trois mois de service, le caporal Sergeïv a rejoint son peloton et on a remis des galons à ceux qui étaient désignés pour exercer les fonctions de caporal : j'en étais.

D'autres fonctions ont  été attribuées : ordonnance, planton, serveur au mess sous-officiers, conducteur de caisson, etc.

Quelques-uns sont passés au peloton des éclaireurs (cyclistes puis motorisés) et quelques T.S. (chargés des liaisons optiques et téléphoniques) sont venus nous rejoindre; on les reconnaît au losange vert qu'ils portent sur le haut de la manche gauche.

J'ai fini par retenir quelle était l'organisation :

a) de l'armée :

Unités

Commandement

corps d'armée

division

régiment

bataillon

compagnie

peloton

section ou groupe de combat

équipe ou pièce

lieutenant-général

général-major

colonel ou lieutenant-colonel

major

capitaine-commandant ou capitaine

lieutenant ou sous-lieutenant ou adjudant-chef

sergent

caporal

b) d'un régiment d'infanterie

En plus des trois bataillons de notre régiment (le 1 est à Huy), la Chartreuse est occupée par d'autres unités:

 

Les années passent, mais les souvenirs restent :

Chaque matin, nous avions rassemblement devant l'armurerie. A côté de nous, venait se ranger la 9e compagnie. L'amusant, c'est que la répartition dans les compagnies avait, semble-t-il, été faite par ordre de taille; ainsi, on avait approximativement :

la 9e Cie, où les hommes mesuraient 1,65 m et moins,

la 10 Cie, où les hommes mesuraient 1,65 m à 1,70 m,

la 11e Cie, où les hommes mesuraient 1,70 m à 1,75 m,

la 12e Cie, où les hommes mesuraient 1,75 m et plus,

ce qui fait que les plus grands semblaient dominer les plus petits et le contraste était encore accentué par le fait que ces derniers étaient dotés d'un fusil presque aussi grand qu'eux, alors que nos carabines étaient 20 cm plus courtes.

A la Noël 1938, lorsque, rentrant de la messe de minuit, j'ai ouvert la porte de la chambre, une odeur de vinasse et de vomi m'a sauté au nez. Les Bruxellois avaient fait la fête et le bac à charbon avait recueilli le trop-plein de leurs libations. Lucien, le planton qui rentre avec moi, me dit qu'il ne pourra pas supporter cette odeur et qu'il va aller dormir dans le bureau. Il m'invite à le suivre. Le temps de prendre matelas et couvertures et je l'accompagne, tout heureux d'échapper à ces effluves.

Nous avions près d'un an de service, quand il y a eu des changements dans notre compagnie : notre commandant a reçu une promotion et a été remplacé par le capitaine BROSSE, et puis d'autres sous-officiers ont remplacé nos chefs de section.

Le nôtre est flamand, il s'appelle MESDAGH. Chaque fois qu'il entre dans la chambre, il me voit assis sur mon lit, le dos contre les fournitures, alors, il se retourne et fait un trait sur le montant de la porte (près de laquelle mon lit se trouve). Cela veut dire : encore une fois en défaut.

Or il faut savoir que chaque matin, un caporal et deux hommes devaient procéder au chargement du caisson et ce, avant le rassemblement. Mais le caporal avait beau se démener, les hommes ne descendaient qu'à la dernière minute, c'est-à-dire trop tard.

Quand c'était mon tour, je ne m'occupais pas des hommes désignés; j'avais des copains chez  les T.S.; ils étaient toujours prêts et ils acceptaient de m'aider à charger les mitrailleuses; ainsi, mon caisson était toujours chargé avant le rassemblement. Mesdagh s'en est aperçu et (est-ce pour me punir?) m'a dit que je devrais assumer cette corvée tous les jours.

Brave sergent Mesdagh ! Le lendemain, une fois le caisson chargé, au lieu de me mettre dans les rangs, j'ai accroché mon sac derrière le conducteur, j'ai mis la carabine en bandoulière, j'ai passé les pouces sous les pattes des poches du dessus de ma veste et j'ai accompagné le charroi.

Je n'ai plus jamais fait l'exercice.

Quand j'étais de garde, nous relevions assez souvent des Flamands.

Les quelques mots de néerlandais que je connaissais me permettaient, lors du changement de sentinelles, de faire les commandements dans les deux langues :

- geef acht : garde à vous

- op de schouder geweer : portez armes

- voorwaarts march : en avant marche

- sectie halt : section halte

- presenteer geweer : présentez armes

- zet af geweer : reposez armes

- ter plaats rust : en place repos

Il en avait été ainsi ce jour-là, quand, vers les neuf heures du soir, l'officier de garde vint me demander de prendre les clés des cachots et de l'accompagner.

En vue des bâtiments, il me fit signe d'avancer sans bruit jusqu'à la porte. Là, nous entendîmes des voix et des rires venant du couloir longeant les cellules. Les hôtes de cet endroit charmant avaient quitté leurs cachots (c'était, paraît-il assez facile d'ouvrir les portes de l'intérieur) et avaient l'air de bien s'amuser.

Le lieutenant lui aussi s'amusait. Après un instant, il me dit d'ouvrir la porte. A peine la clé était-elle dans la serrure, qu'à l'intérieur ce fut le sauve-qui-peut, les portes claquaient les unes après les autres, et, quand nous sommes entrés, le couloir était vide et le silence régnait.

Le lieutenant me fit ouvrir une cellule et fit sortir son occupant. Celui-ci, au garde-à-vous, se demandait ce qui allait lui arriver. L'officier lui déboutonna une de ses pattes d'épaule et, l'air sévère, sortit quelques allumettes et un bout de frottoir que le soldat y avait cachés. Sans dire un mot, le lieutenant fit rentrer le puni dans sa cellule et nous sortîmes.

L'officier me regarda en riant, puis, fier de lui, regagna son local.

Ces mêmes cachots ont, hélas, hébergé pendant la guerre 14-18, quarante-neuf personnes qui, à des moments divers, y sont venues passer une nuit, leur dernière nuit.

Le lendemain à l'aube, elles en sortaient pour se rendre au lieu d'exécution et être fusillées.

J'étais de semaine et je devais faire l'appel du soir et du matin. Ce soir-là, tout le monde étant présent. Je descendis en rendre compte à l'adjudant de semaine. Je me mis au lit, mais, avant de m'endormir, je remarquai qu'il y avait beaucoup d'allées et venues, ça arrive parfois.

Le lendemain, nous étions en train de faire de l'escrime à la baïonnette dans la grande cour, quand le planton s'amène, dit un mot au sergent et celui-ci nous met au repos. Le planton énumère alors une longue liste de noms et invite les intéressés à se rendre au rapport du commandant.

Que s'était-il passé ?

Une quinzaine de soldats, dont plusieurs de ma chambre, avaient "fait le mur" et étaient allés attendre le bus pour descendre en ville. Or l'arrêt en question se trouvait juste devant la maison du 1er sergent, qui, entendant nos lascars rire et parler haut, n'avait eu aucune peine à les reconnaître et avait noté les noms.

Ils étaient rentrés avant l'appel du matin et comme je dormais pendant leur escapade, je n'avais pas eu à les renseigner.

Ils avaient fait la bringue toute la nuit dans les petits cafés de la ville, et l'un d'eux, encore tout ému, me raconta qu'une fille prenait, avec son sexe, des pièces d'un franc posées sur le coin d'une table. Si on se rappelle que notre solde était de 0,30 F par jour, on se rend compte que chaque pièce qui disparaissait laissait un grand trou dans le budget du généreux donateur.

L'affaire se termina par huit jours d'arrêt pour chacun.

J'ai eu une angine et le médecin m'a envoyé à l'hôpital. J'y suis resté six jours. J'ai gagné 20 F aux cartes (avec lesquels j'ai racheté la montre de Hubert). Après, j'ai eu trois jours de convalescence.

Notre compagnie a un chant de marche. Les paroles ne sont pas très intellectuelles, mais l'air est entraînant; en voici le refrain :

"C'est la fille à la fatma - qu'habite dans la casbah,

"au fond de l'Algérie. - Elle n'est pas jolie, jolie,

"mais dans tout le pays, - tous les sidis l'envient.

"Au paradis d'Mahomet, - sitôt qu'elle paraissait,

"c'était de la folie, - et tout d'suite mon coeur aima

"la fille à la fatma - qu'habite dans la casbah".

Pour rapporter ce qui va suivre, je dois faire un retour en arrière.

Une nuit, vers une heure du matin, nous avons eu un exercice d'alerte.

Nous avons mis dans le sac à bagages tout ce qu'on ne porte pas sur soi.

Puis nous nous sommes équipés : uniforme avec capote, casque et havresac avec du linge à l'intérieur, la gamelle attachée sur le rabat, une couverture et la toile de tente roulées et attachées sur le pourtour, de même que la deuxième paire de chaussures; la besace avec la gourde sur le rabat et le masque à gaz en bandoulière; le ceinturon garni : des cartouchières (avec fausses cartouches), de la pelle et de la baïonnette; les pieds chaussés des meilleures godasses, et les tibias protégés par les guêtrons.

Nous avons été rassemblés, prêts à partir, et puis, le temps de voir si nous avions bien fait tout ce qui devait être fait, on nous a renvoyés nous coucher.

Quelques semaines plus tard, l'alerte réelle a sonné et le P.P.R. (pied de paix renforcé) a été décrété. Nous étions en septembre 1938 et l'Allemagne venait d'annexer les Sudètes. Cette fois, des camions ont emmené le régiment sur ses positions, mais notre section est restée, et nous avons mis deux mitrailleuses en batterie contre avions, sur les remparts.

Le soir, nous avons rejoint notre unité à Retinne, et après quelques jours, les accords de Munich ayant été signés, tout le monde est rentré dans ses quartiers.

Les anciens, qui devaient être libérés vers la mi-octobre, ont pu faire la classe 8 à 10 jours plus tôt. Dès qu'ils ont connu la nouvelle, les Liégeois ont entonné le chant de circonstance :

"Les omes del classe di cist'anneye

"aprèstant nos ann'èraler.

"Nos n'avant pu qu'quéquès djourneyes

"a chervi to ces djones gradés.

"Nos n'irant pu à l'exercice

"divint les plèves, les mâvas timps.

"C'sêrè les bleus qu'f'ront l'chervice

"è les ancyins ni front pu rin.

Les hommes de la classe de cette année,

apprêtons-nous à rentrer.

Nous n'avons plus que quelques journées

à servir tous ces jeunes gradés.

nous n'irons plus à l'exercice

dans la pluie et le mauvais temps.

Ce seront les bleus qui feront le service

et les anciens ne feront plus rien.

"Les omes del classe è n'avant,

"v'la l'clairon qui sone,

"les ancyins sèrez le rans,

"l'comandant l'ôrdone.

"Nos brêrant, nos tchantrant,

"viv'les omes dèl classe.

"Li ci qu'n'a nin fê qui fasse.

"Viv'les pantalons blans.

Les hommes de la classe en avant,

voilà le clairon qui sonne,

les anciens serrez les rangs,

le commandant l'ordonne.

Nous crierons, nous chanterons,

vive les hommes de la classe.

Celui qui n'a pas fait, qu'il fasse.

Vive les pantalons blancs. (*)

"Sale bleu pilou (bis)

"les hommes de la classe (bis)

"sale bleu pilou (bis)

"les hommes de la classe numérotez-vous

"avec, avec plaisir,

"sur la route."

(*) Pour quitter l'armée, le milicien démobilisé portait une veste de drap et un pantalon de toile d'une couleur la plus proche possible du blanc.

 -   -   -

Après le départ des "anciens", nous avons cessé d'être des "bleus".

(Il paraît que cette appellation viendrait d'une époque où les nouvelles recrues auraient porté, pendant l'instruction, un treillis de toile bleue.)

De plus en plus souvent, nous avons quitté la caserne pour faire l'exercice sur la plaine des manoeuvres. Nous allions aussi, quelquefois, dans l'intervalle des forts de Chaudfontaine et de Fléron pour faire du repérage sur les positions que nous aurions à occuper en cas de conflit.

Nous avons été au camp, à Beverloo.

Nous avons fait "les marches" : 36 Km le premier jour, 34 Km le deuxième jour et 30 Km de nuit, le troisième jour.

Nous avons fait du tir contre avions à Nieuport.

Nous avons eu des moments durs : quand nous fondions dans nos capotes en été ou quand nous rentrions avec le casque couvert de glace en hiver. Mais, à condition de ne pas faire l'idiot, les journées ne se passaient pas trop mal.

En ce qui me concerne, je n'ai eu que deux jours d'arrêt. Motif : se promenait en ville, les mains dans les poches.

Pourtant, j'ai frôlé la grosse punition :

Quand un soldat est puni de salle de police, le caporal de semaine doit, après le souper, le conduire au cachot.

Il se fait qu'un soldat de la classe 37 qui avait six semaines à faire après son terme, venait encore d'écoper de 8 jours de salle de police. C'était un Bruxellois que ses camarades avaient surnommé "l'os". Ce garçon avait une amie à Liège et son tempérament le poussait à "la voir" tous les jours.

A ce régime-là, il n'avait vraiment que la peau sur les os, d'où le surnom.

Les trois premiers jours de sa punition, je suis allé le conduire au cachot, puis il m'a dit qu'il n'était pas nécessaire que je l'accompagne et que je pouvais voir, de loin, s'il se rendait au cachot. Pendant trois jours, cela se passa ainsi, et puis, un soir, je n'ai pas fait attention, mon gars s'en est aperçu, en a profité pour sortir, mais, manque de pot, il s'est fait ramasser.

J'ai appris la chose le lendemain quand le sergent de semaine, à qui je rendais souvent le service de le remplacer le soir, vint me demander d'un air ironique où notre lascar avait passé la nuit. Heureusement, le sergent a arrangé l'affaire avec le sergent de semaine à qui j'aurais dû, la veille, signaler l'absence, et je n'ai pas été puni.

En 1939, se tenait à Liège une grande exposition internationale sur le thème de l'eau. Dans le cadre des festivités, des spahis sont venus faire quelques démonstrations de cavalerie.

Comme ils logeaient à la Chartreuse, nous avons eu des contacts amicaux avec eux. J'avais appris qu'ils devaient, ce soir-là, se produire vers 23 h. Après l'appel du soir, je suis allé voir l'officier de garde et lui ai demandé une permission spéciale pour me permettre de me rendre, avec quatre compagnons, à l'exposition et assister au spectacle.

La permission nous ayant été accordée, il ne nous restait plus qu'à trouver un truc pour entrer "à l'oeil". J'ai pris le commandement de notre petit groupe et j'ai prétendu que nous étions de corvée et ce fut suffisant pour nous ouvrir les portes.

Au début du mois de juillet, il nous restait encore cent jours avant la classe. Un loustic a ramené un mètre ruban et a coupé un centimètre chaque jour. C'est sans déplaisir que nous voyions le ruban se raccourcir. Il ne restait qu'environ 20 cm à couper et voilà que, le 26 août, le clairon sonne l'alerte.

Comme la menace allemande sur la Pologne se précisait, le gouvernement belge venait de décider de procéder à la phase A de la mobilisation, et nous avons vite compris que notre libération allait être remise à une date très ultérieure.

 

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Le fantassin et son fusil Le fusil-mitrailleur .30 sur un "trépied" de fortune Le lance-grenades V.B. en service avec des fusils Lebel
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Le mortier F.R.C. de 7,6 Le Prince Baudouin intéressé par le D.B.T. La mitrailleuse Maxim en batterie
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Le célèbre et efficace canon de 4,7 de la F.R.C. (Fonderie Royale des Canons) Un exercice des pontonniers du 3e Génie, nos voisins de la Chartreuse sur l'Ourthe, à Chênée Débarquement des mitrailleuses de leur caisson
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Les T.S. au travail Quelques mitrailleurs et T.S. de la 12e Mars 1939 - Nieuport
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Le 21 juillet 1939, les Spahis à la Chartreuse. A l'arrière-plan, se distingue une cuisine roulante   Le bloc des cachots de la Chartreuse

Notes de la rédaction.

1. La suite du texte, racontant "La mobilisation" paraîtra au prochain bulletin.

2. Nos lecteurs remarqueront que M. J. Loxhay indique bien, tout à la fin du texte ci-dessus, que le gouvernement belge vient de procéder à la phase A de la mobilisation. Comme un de nos membres nous l'a fait remarquer, le bulletin précédent, à la page 58, indique que, le 3 septembre 1939, la Belgique procède à la mobilisation générale. En réalité, il faut lire qu'à cette date, la phase C de la mobilisation est décrétée.